Éclectic production

Menu

VENISE SECRÈTE

Réalisé par : Laurence Thiriat Diffusion : 8 septembre 2004 / France 3 / 111'

Les voyages forment la jeunesse, dit-on. Alors, comme beaucoup, je m’en suis allé, à l’âge de l’indépendance, à travers le monde. Qu’aimais-je dans cet exercice ? La plus grande liberté, le contact avec les civilisations étrangères, l’apprentissage de leur histoire ; en somme, la communion avec les lieux. C’est en souvenir de ces moments magiques que je souhaite aujourd’hui réaliser ce film en  mettant l’accent sur les implications d’un tourisme de masse ; un tourisme aux conséquences jamais vraiment sérieusement évaluées ni montrées.

La problématique que je souhaite évoquer dans ce film est commune à de nombreuses villes européennes, qui représentent, de par leur histoire et leur héritage architectural, les passages obligés de nos contemporains. L’afflux touristique n’en est qu’à ses débuts – l’Asie toute entière arrivera bientôt -  et sa première particularité consiste en effet, à se concentrer sur des destinations qui ont pour point commun leur taille réduite et leur extrême fragilité.

Pourquoi alors choisir Venise ? Car c’est un lieu que nous aimons tous, qui fait partie de l’imaginaire de chacun d’entre nous. Et la problématique qui nous anime dans ce film y est d’une acuité particulière. Laissons parler les chiffres : six km carrés environ et douze millions de visiteurs par an, contre deux seulement il y a vingt ans. Et tout cela ne fait effectivement que commencer : dans dix ans, dix millions de touristes chinois viendront s’ajouter à ceux d’aujourd’hui, ce qui nous conduit au chiffre impressionnant de vingt-deux millions ! Autant dire que Venise se trouve aujourd’hui menacée aussi bien par la montée des eaux de l’Adriatique – conséquence du réchauffement climatique – que par la curiosité bienveillante de la population du monde.

Nous, Européens, qui nous moquons de la logique – américaine - du parc d’attraction ; nous, qui avons la fierté d’un héritage très ancien, héritage que nous conservons avec grand soin ; nous qui contemplons à chaque instant notre propre histoire avec fascination, nous devons réaliser que ce que nous appelons aujourd’hui le « patrimoine » est en grand danger. Il ne court plus le risque de l’usure des années. C’est bien plus grave encore.

Quel avenir dans ces conditions pour l’ex-république maritime, symbole de l’essor de l’Europe marchande et des libertés bourgeoises ? Quel avenir pour l’ex-capitale du négoce entre l'Orient et l'Occident, dont la prospérité produisit bien des chefs d’œuvre et des trésors d’architecture, de peinture et de musique ?

L’avenir – que ce film se propose de dessiner – réside dans la volonté de ceux qui y restent. Venise compte en effet de moins en moins d’habitants – 60.000 aujourd’hui contre 150.000 il y a un siècle ! – mais il existe chez certains de ces vénitiens une volonté collective particulière ; une volonté de faire exister cette ville comme elle le mérite – de manière authentique, flamboyante, passionnelle – c’est à dire conforme à ce qui fit sa grande histoire du XIIIe au XVIIIe siècle.

Vivre à Venise est un véritable engagement pour ceux qui choisissent d’y rester ou de s’y installer. Un engagement qui vient contrecarrer l’inexorable développement du tourisme de masse.

« Pour que vive Venise » sera donc un film de combat, le combat quotidien et symbolique de six personnages profondément attachés au passé, au présent et à l’avenir de leur petite ville prestigieuse. Six personnages dont les projets respectifs vont se croiser et s’entrecroiser,  autour de l’idée centrale de ce film : un patrimoine important est un patrimoine en vie. Chacun d’eux voit son avenir à Venise ; chacun veut offrir à sa ville sa générosité et sa créativité spécifique ; mais tous s’inscrivent dans la même démarche : Venise n’est pas un musée sclérosé ; c’est un endroit à vivre et pas seulement à visiter.

Le Corbusier l’a dit, lui qui, croit-on, cultivait la modernité en architecture et méprisait la tradition : « Venise est par excellence - la ville du futur - ; une ville à taille humaine, sans automobile, où l’Histoire, omniprésente, sert de lit au progrès humain ».